Il y a de ça maintenant au moins trois ans, j’ai rédigé cette petite nouvelle sans prétention aucune en me basant sur un titre éponyme de Xavier Rudd. Je l’ai proposé à quelques maisons mais jusqu’ici le texte n’a jamais trouvé écho, principalement en raison de certains de ses thèmes trop récurrents dans l’univers SFFF. Malgré tout, j’aime ce texte et je suis lassée de le laisser dormir dans mon PC, aussi j’ai décidé de le mettre ici en attendant de peut-être un jour trouver le ou la dessinateur/trice capable de faire vivre l’oiseau de mon imaginaire, afin de le proposer en ebook.

J’espère qu’il vous plaira, n’hésitez pas à laisser un commentaire si vous avez quelque chose à dire (même négatif).

Ci-joint le lien vers le magnifique titre qui m’a inspirée et que j’écoute encore régulièrement : « Spirit Bird », par Xavier Rudd.


 

Devant mes yeux, là où ne devraient s’étaler que des nuances infinies de vert piquetées de couleurs vives, la terre est retournée, griffée, lacérée puis engloutie sous une coulée de gris. Le paysage s’éclaircit, la forêt elle-même s’ouvre et recule devant les hommes blancs, si différents de ceux avec qui nous communiquons.

Autour de nous, le silence pèse dans la végétation survivante. Tous les animaux, y compris mon peuple d’ailes et de plumes, ont déserté les alentours immédiats de ce combat perdu d’avance. Il ne reste que moi. Les autres craignent les bêtes dures comme la pierre qui maltraitent le sol dans des rugissements pires que ceux des dames panthères. Et les nuages qui émanent de la boue grise. Et l’odeur, si forte, plus forte que celle des plantes les plus capiteuses. Elle ne s’infiltre pas cette odeur, non. Elle s’impose. Elle agresse nos becs, truffes ou narines et masque celles de nos proies. Elle est… à l’image de ces humains. Envahissante.

Voilà cinq jours que je n’ai pas quitté cette branche noueuse, sauf pour aller dénicher quelques vers de temps à autre. Mètre après mètre, j’ai pu voir la horde se rapprocher laborieusement de moi. Et je ne suis pas dupe. Ces envahisseurs nous tuent, à la manière sournoise des lueurs brûlantes tant redoutées par les peaux brunes. Un à un, ils détruisent nos arbres et nos plantes, ils font ployer notre habitat sous leurs pas. Mais jusqu’où ? Que pouvons-nous faire, que pourrons-nous faire ? Là résident mes préoccupations. La mort nous traque peut-être en ce moment même, mais cela ne m’effraie pas. La transformation m’intéresse plus que la perte. Je m’attache à observer une nouvelle ère dévaler sur une ancienne, c’est ainsi que l’on peut deviner le futur et s’adapter. Pas en se terrant.

Je resterais bien encore un peu perché ici à étudier les intrus, mais il est temps pour moi de me déployer vers d’autres horizons. Le Conseil ne va pas tarder à débuter, les représentants de chaque espèce animalière de notre terre, la Terra Firme, attendent que je leur rapporte mes impressions.

***

Le même jour.

Raùl éponge son front baigné de sueur, pour la énième fois de l’après-midi. Ce geste répétitif rythme ses journées depuis que le chantier a débuté. Ce n’est pas la première fois que le trentenaire participe à la construction d’une route, mais il s’agit là d’un de ses contrats les plus délicats tant la chaleur et l’humidité ambiante rendent la moindre tâche infernale. Pour couronner le tout, la végétation très dense semble décidée à leur faire obstacle, machines et hommes peinent à s’y frayer un chemin et le combat permanent les épuise tous autant qu’ils sont.

Raùl aimerait sincèrement signer une trêve avec le poumon de la Terre tandis qu’il martèle le sol de sa pioche cabossée, mais comment espérer la paix avec un ennemi que l’on met à mort ? L’homme sait pertinemment qu’ils vaincront, peu importe le temps que cela prendra. L’Amazonie ne peut rien contre les petites mains chargées de la rogner. Seulement… il aimerait que les choses se passent autrement. Et pas qu’à propos de la route, pour lui aussi. Comment va-t-il cacher à sa fille, Nina, sa lente agonie d’ici quelques mois ? Que va-t-il lui dire lorsqu’il ne pourra plus rien dissimuler ? Ces questions le taraudent nuit et jour. Il sait bien qu’il désobéit au médecin en continuant à travailler près des vapeurs de goudrons et des poussières soulevées par les machines, mais que faire d’autre ? Toute sa vie, il n’a connu que ce travail et, depuis qu’Amalia les a laissés en plan, l’avenir de leur fille repose entièrement sur ses épaules. Il n’a pas le choix. Il se doit d’accepter toutes les missions, y compris celle-ci où il joue le rôle du cancer à son tour. À cette pensée, une larme échappe à son contrôle, et il s’empresse de la balayer d’un revers de main. Ses collègues ne doivent rien voir. S’ils se doutaient de quoi que ce soit, il perdrait le travail. Hors de question.

Raùl prend une inspiration aussi grande que possible, lève les bras et abat sa pioche de toutes ses forces.

***

Le lendemain.

La serpe en main, Raùl s’engouffre entre les herbes et les plantes luxuriantes. Ce matin, le contremaître l’a affecté à l’avant-garde avec un autre, ce qu’il préfère : moins fatigant, moins corrosif. Officiellement, chacun joue à l’éclaireur sur son périmètre en vérifiant qu’il n’y a pas le moindre obstacle à la progression des rouleaux compresseurs, mais Raùl se doute bien que le but réel est de contenir les indigènes si certains de ces réfractaires traînaient dans les parages. Il n’a plus qu’à espérer de n’en croiser aucun, il détesterait gérer ça.

Dire qu’en six jours d’intense labeur, ils n’ont même pas atteint un centième de l’objectif. Le soir, lorsqu’il met Nina au lit, Raùl se désespère quand il pense au pauvre kilomètre recouvert dans la journée. D’ici quelques semaines, quand ils seront au cœur de la forêt et que les minutes pour regagner la lisière se compteront en heures, il devra confier la petite à la voisine tandis qu’il bivouaquera avec les autres entre les arbres. Cette perspective ne lui plaît pas du tout, d’autant qu’il sent qu’elle pourrait s’éterniser. Seule l’idée d’arriver à l’autre bout de la forêt, de rentrer chez lui et d’enchaîner sur un autre contrat juteux lui donne un peu de réconfort.

***

Au même instant.

Perché sur une branche de l’Arbre-Mère, je médite. Moi qui espérais un soutien durant le Conseil, j’en ai été pour mes frais. L’Arbre est resté muet tout au long de mon intervention et, bien sûr, je n’ai pu me résoudre à le cacher aux autres membres lorsqu’ils m’ont demandé l’avis sylvain sur la question. Ce silence est incompréhensible. Après tout, l’Esprit de la forêt est le principal concerné par le problème et, jusqu’à présent, il m’a toujours donné signe de vie lors de nos réunions, alors pourquoi pas aujourd’hui ? Pourquoi pas maintenant alors que ce n’est pas la première fois qu’il est ainsi attaqué et que la menace n’a jamais semblé aussi proche ? Maintenant que tous nous avons plus que jamais besoin de sa sapience… sa souffrance est-elle trop grande cette fois ?

En vérité, en tant que Messager, je ne me suis jamais senti autant démuni et seul. J’ai beau avoir observé, je n’ai pas la moindre solution à offrir à mes pairs afin d’endiguer les hommes blancs et leurs bêtes. Je ne sais même pas si cela est réellement possible ou si tous nous pourrons nous adapter au changement cette fois-ci. En guise d’avis, je me suis donc contenté de projeter dans leurs têtes mon sentiment concernant leur choix de repli, chose qu’ils savaient déjà. Évidemment, ça n’a rien donné mais force est de reconnaître que je n’en suis pas surpris… je connais les membres de ce Conseil depuis fort longtemps, je sais quels courants et pensées les animent. Non, mon inquiétude majeure en dehors du silence de l’Arbre concerne plutôt les peaux brunes. Comme à l’accoutumée, leur chamane a honoré de sa présence notre réunion, mais il a soigneusement verrouillé son esprit de sorte que je ne puisse savoir ce que lui et sa famille pensent de la situation. Un comportement aussi ombrageux est tout à fait inhabituel de sa part, même devant une telle menace. Je me demande pourquoi une telle attitude. Cela n’augure rien de bon.

***

Deux heures plus tard.

Un cri déchirant fait sursauter Raùl, toujours esseulé dans l’Amazonie. À peine a-t-il le temps de libérer sa respiration bloquée que le cri reprend de plus belle, non moins inquiétant, à environ deux ou trois cents mètres sur sa gauche. Ronaldo. Raùl croit reconnaître la voix de son collègue, mais les tonalités montent tellement qu’il n’en jurerait pas.

N’en menant pas large, il décide tout de même de se laisser guider par le tapage, la main crispée sur le manche de sa serpe. À mesure qu’il progresse, les hurlements se transforment en gémissements puis le laissent seul à nouveau. La peur de se perdre l’étreint à peine quand l’horreur le frappe en plein coeur. Son ancien collègue gît au pied d’un immense arbre, à quelques mètres devant lui, le torse perforé par un long couteau artisanal. Raùl se fige. Pendant un long moment, son regard ne peut quitter le visage inanimé empreint de terreur qui lui fait face, avant de glisser vers la lame incurvée sanguinolente qui arme la main du cadavre. C’en est trop. La panique explose en lui. Il est évident que l’homme a été agressé par les indigènes… et si ceux-ci étaient encore là, en train de l’observer et guettant le bon moment pour lui sauter dessus ou lui décocher une flèche mortelle ? Ou, pire, s’ils le kidnappaient pour faire chanter le contremaître et ainsi provoquer l’arrêt des travaux ? Après tout, personne ne connait vraiment ces peuplades reculées qui vivent en autarcie. On raconte même que certaines vont jusqu’à couper les têtes de leurs proies pour les réduire à l’état de pommes fripées…

Un vertige saisit Raùl qui recule maladroitement en scrutant les arbres. Pas le moindre signe de sauvage en vue, mais cela ne le convainc pas. Sa seule chance est de fuir, et vite. Il doit à tout prix sauver ses fesses et avertir les autres, or, pour cela, il lui faut trouver les croix dessinées par Ronaldo sur les troncs depuis qu’ils ont quitté le chantier. Où diable sont-elles ?

***

Quelques minutes plus tard.

De retour sur mon perchoir de fortune, occupé à noyer ma solitude avec beaucoup de patience dans l’espoir de débusquer le moindre indice. Si j’étais d’un tempérament défaitiste, je m’empresserais de mettre le cap sur un bout de terre moins corrompu, la zone marécageuse par exemple. À cette époque de l’année, les eaux ne sont pas encore sorties de leurs lits, il est possible d’y couler des jours tranquilles, loin de toute cette agitation. Après tout, rien ne m’oblige à porter sur mes ailes tout le poids de notre problème alors que les autres s’en délestent parce que cela leur est plus aisé… Oui. Ce serait un bon choix.

Je songe encore à ces terres imbibées, à ces palmiers et à ces fragiles pousses quand j’aperçois un homme jaillir du sein de la forêt comme s’il avait un feulant à ses trousses. Les autres blancs s’arrêtent immédiatement lorsqu’il arrive à leur encontre. Je ne sais pendant combien de temps il s’est hâté ainsi, mais il n’a pas l’air très robuste, je le vois se plier en deux tandis que ses congénères s’amassent autour de lui. Une poignée de secondes s’écoule. Ils ne bougent pas. Sans doute leur raconte-t-il des choses, mais, malgré le silence de leurs bêtes dures comme la pierre, je ne peux savoir quoi. Il n’y a guère que les paroles du chamane que je parviens à comprendre lorsqu’il déverse ses mots dans mon esprit. Lui et moi sommes reliés par un langage qui dépasse de loin celui qu’utilisent les hommes entre eux ainsi que celui, universel, de nous autres les animaux.

Mais je m’égare alors que cela s’agite en bas. Deux hommes s’abattent sur le sol, la tête baissée, comme s’ils étaient vaincus, tandis qu’un autre couvre sa gueule. Des cris éclatent. Je reconnais en eux l’écho de la peur et de la fureur entremêlées, immenses. Que se passe-t-il ? L’homme plié semble en mauvaise posture. Trois de ses congénères se sont rapprochés de lui, très près, trop près. Ils lui vocifèrent dessus. A-t-il fait quelque chose qu’il ne fallait pas ? A-t-il compromis leur mission ? Mon instinct de survie hurle à la mort. Le danger suinte de cette disposition. Je n’ai qu’une envie, m’envoler. Mais je me dois de savoir ce qu’il en retourne. Peut-être y a-t-il là la lueur d’espoir tant espérée pour notre avenir ? Soudain, les trois prédateurs se détournent de leur proie et s’emparent des choses qu’ils tenaient lorsqu’ils fouillaient la terre un peu plus tôt. Puis ils se dirigent vers la forêt, la démarche féroce. Un cri encore, émanant de l’un des trois et l’ancienne proie se redresse pour les suivre.

Disparue, la lueur d’espoir. Envolée, comme j’aurais dû le faire moi-même. À sa place, un sombre pressentiment m’habite. Ils n’ont finalement pas l’air de vouloir tuer le chétif, mais je ne suis pas pour autant rassuré. Je n’ai pas apprécié leurs cris, ni leur façon de brandir les choses. Ça sent l’agressivité. La chasse, peut-être.

Je dois voir le chamane. Cette fois-ci, il doit parler. Il doit m’aider à y voir clair.

***

Un peu plus tard.

Solitude.

C’est la première chose que je perçois lorsque je pénètre dans le modeste territoire des peaux brunes, bien avant d’apercevoir au loin leur nid sacré qu’ils appellent maloca, ainsi que leurs  cultures apparemment désertées. Je ne sens aucune vie ici. Aucune joie, aucune paix non plus. Les esprits enfouis sous la terre hurlent de peine, je crois comprendre dans leurs lamentations enchevêtrées qu’ils ont perdu tout lien avec leurs descendants. Privés d’eux, ils n’ont plus personne avec qui communier et rayonner dans le temps et dans l’espace. Quelle tristesse… je sais bien que cela fait longtemps que je n’ai pas survolé cette zone, mais quand même. Un tel abandon ne ressemble absolument pas aux peaux brunes. Rien ne saurait les éloigner de leur point d’ancrage séculaire, pas même les rudes épreuves imposées par la nature. Alors qu’est-ce qui s’est passé ? Où sont les femmes, les enfants ? Je crains le pire. Le sombre sentiment qui ne m’a pas quitté depuis la fin du Conseil ne fait qu’affirmer son emprise sur moi à mesure que mes ailes froissent le ciel des chasseurs.

Je pique vers le sol, déterminé à avoir des réponses. En guise de signal d’annonce, je lance mon cri de salutation, certain que le chamane saura m’entendre où qu’il soit mais seul le silence et les âmes esseulées me répondent, avec force. Jusqu’à ce que l’odeur du sang ne se manifeste à moi. Puissante. Bien plus puissante et dérangeante que celle de la boue grise. En dépit de la défiance qui se déploie en moi, mes griffes se retrouvent vite ancrées dans le sol, à la recherche de la piste à suivre. Si je suis honnête avec moi-même, je sais déjà qu’elle est humaine mais je ne veux l’admettre. Cela ne peut être, la situation ne peut davantage empirer. C’est impossible. Inconcevable. L’ordre des choses ne peut s’écrouler en une fraction d’heures, pas quand il tient depuis des siècles.

J’avance, la mort dans l’âme et les pattes indécises. Malgré moi, je me dirige vers la maloca, ce cœur irradiant dans lequel ils se réunissent pour la moindre occasion. J’entre. Par-delà le flot de peine qui émerge du sol, je sens encore la rage qui s’est déversée sur la construction de bois, probablement quelques heures auparavant. Le sentiment brûle l’air et dévore la moindre parcelle de l’habitation tant et si bien que je me demande comment j’ai pu ne pas le remarquer depuis le ciel. Probable que les lamentations des uns ont brouillé mes perceptions. Je sautille vers le centre du cercle, presque asphyxié et découvre l’horreur. Femmes, hommes, enfants, tous gisent au sol, figés à jamais dans le temps. Certains portent des marques de coups, certaines ont été dépouillées de leurs parures de tissus et les petits paraissent si… petits et fragiles ainsi étendus, brisés.

Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Tous silencieux, leurs âmes ont péri dans la violence.

La quasi totalité de la communauté a été décimée, il ne manque que le chamane. Maintenant, je comprends l’attitude fermée de ce dernier lors du Conseil.  Autrement, le drame ne m’aurait jamais échappé, jamais, aussi forte soit la capacité de dissimulation de son esprit. Le précipice dans son regard n’a plus aucun secret pour moi désormais. Je dois le trouver à tout prix. Mais pour cela, il faut que l’Arbre daigne sortir de son mutisme.

***

Raùl fend l’Amazonie, aussi vite que ses jambes et ses poumons le lui permettent. Il a beau s’accrocher de toutes ses forces pour tenir la cadence infernale de ses collègues, la distance entre eux s’agrandit à mesure que les foulées s’enchaînent. Malgré le point de côté qui lui transperce le flanc et l’épuisement qui menace de fondre sur lui, il sait pertinemment qu’il ne sert à rien de héler les trois autres. Assoiffés d’explications et de vengeance, ils n’ont d’yeux que pour les croix de Ronaldo ; arriver au plus vite sur le lieu du drame est tout ce qui compte pour eux. Quand il pense à ce qu’ils pourraient faire, armés de leurs outils, Raùl en a la nausée. Il s’est senti tellement mal face à eux tout à l’heure alors qu’ils l’encerclaient…

Les troncs vacillent devant les yeux de Raùl, qui prend conscience qu’il va bientôt perdre pied. Pas assez d’oxygène. La fin de sa course approche, ça ne fait pas un pli. Il songe à s’arrêter lorsque l’Arbre se dévoile au loin. Aux cris des autres, eux aussi l’ont reconnu d’après la description qu’il leur en a faite. Ce n’est pas bien difficile de toute façon, ce feuillu est de loin le plus grand qu’ils aient jamais vu de toutes leurs vies. Trop tard pour son échappatoire…

Puisant dans ses dernières forces, Raùl accélère tandis que ses collègues atteignent leur but. Au bout de quelques secondes, sa respiration chaotique brise leur silence choqué tandis qu’ils contemplent le cadavre jadis empreint de vie. Pour ces hommes, la réalité prend brusquement la forme d’un uppercut et leur implosion ne se fait pas attendre. Assez. Trop d’heures passées à travailler dans des conditions déplorables pour un salaire de misère. Trop de souffrances quotidiennes et de douleurs physiques. Trop de tension, de crainte, à redouter sans cesse une confrontation avec les primitifs. Trop de chaleur. Trop d’humidité. De solitude loin des êtres chers. De lutte. Et maintenant ça ? Gratuitement ? Alors que cela aurait pu être n’importe lequel d’entre eux ? Alors qu’ils n’ont rien demandé et ne font qu’obéir aux ordres pour mettre un peu de beurre dans leurs vies ? Ce n’est pas juste.

Sous le regard médusé de Raùl qui lutte toujours pour ne pas s’affaler aux côtés de Ronaldo, la chasse est lancée. Le ou les coupables doivent être châtiés. Coûte que coûte.

Niché entre les feuilles de l’Arbre-Mère, le chamane observe les blancs ouvrir la traque en contrebas. La feuille de coca qu’il mâchonne distille un parfum amer dans sa bouche et lui procure un sentiment de relaxation très agréable tandis que sa vie abreuve goutte après goutte la terre de ses ancêtres. Ses ancêtres. Bientôt, il ira rejoindre les voix qui l’ont accompagné depuis maintenant près de soixante ans ainsi que ceux qu’il guidait encore il y a quelques heures. Imani n’aurait jamais imaginé un jour vivre la fin des temps. Aucune de ses transes ne l’avait averti du drame qui allait s’abattre sur sa communauté. Pour être honnête, le Guérisseur, le Sage, le Pacifiste n’éprouve pas vraiment de remords concernant son geste meurtrier. Il y voit l’œuvre du Destin. De son point de vue, ce qui est fait ne peut être défait et devait être fait. L’Homme Blanc méritait une punition à la hauteur de son ignorance cruelle et l’univers a délivré sa sentence, bien plus sévère que celle qu’il avait envisagée, lui. Mais il faut dire aussi que pendant des décennies entières sa communauté a supporté tellement de la part de ces hordes de chasseurs issues des usines, assoiffées de sève et d’argent… tellement…

Le vieillard lâche un soupir. L’outre qui pend à son cou semble peser plus lourd que lui. Il sait que le breuvage particulier à base d’ayahuasca lui sauverait sûrement la vie s’il prenait la peine de le boire maintenant, avant que trop de son sang n’ait nourri l’esprit de la forêt, mais il ne veut pas y recourir. Que ferait un chamane parjure privé de terre et de ses pairs ? À quoi servirait-il sans tribu ? À rien. Sa vie n’avait de sens qu’au travers de son utilité. Et il est las de lutter contre ces envahisseurs issus d’une culture différente qui ne veulent rien comprendre.

Harcèlements, menaces, affronts, dégradations, coups, ils ont tout subi à mesure que les chantiers ont pullulé au sein de l’Amazonie. Imani se souvient comme si c’était hier des toutes premières visites des citadins, trente ans plus tôt. Ces émissaires-là étaient simplement chargés de discuter avec sa communauté afin de les inciter à abandonner leurs terres pour partir dans la ville mais, comme ils ne s’étaient laissés ni convaincre sur le moment, ni soudoyer au fil du temps, les chantiers avaient commencé et les pressions s’étaient accrues petit à petit, jusqu’à devenir de vraies attaques en règle à mesure que l’enjeu économique de la déforestation explosait et que les entreprises voulaient une part du gâteau. Bientôt, d’autres émissaires vinrent, beaucoup moins diplomates, tandis que l’air charriait de plus en plus les effluves de la colonisation blanche. Quelques fois, il arrivait même que certains gros bonnets se passent de tiers et demandent à leurs ouvriers d’agir en dehors de leurs heures de travail. Adieu paix et harmonie loin des autres humains, la communauté était devenue proie. Sans répit. Jusqu’à ce jour fatidique. Ce jour noir et rouge à la fois. Parti méditer au cœur de la forêt, Imani n’a rien vu de l’assaut mais il sait parfaitement ce qui a motivé l’Homme Blanc dans son acte. Lassé par le constant refus de son opposant, ce dernier s’est résolu à décimer la communauté entière pour obtenir son territoire vierge. Force est de constater qu’il est sur le point de gagner.

Le chamane soupire encore et jette un coup d’œil en direction de son méfait. En bas, les autres sont toujours autour de l’Arbre, il y en a même un qui veille sur le mort, juste en dessous de son perchoir. Une autre âme perdue, un autre gâchis. Si seulement celui-ci ne l’avait pas menacé… tout ce qu’Imani avait voulu, c’était les punir, lui et ses pairs, en leur flanquant une frousse de tous les diables. Il désirait terroriser ces hommes nuit et jour jusqu’à ce qu’ils craquent, au mépris du chemin pacifiste qu’il arpentait depuis sa formation. C’était la une façon bien clémente à ses yeux de venger l’extinction de son peuple à cause de ces barbares. Mais il n’avait pas prévu le répondant de ce blanc-là, la peur n’avait pas suffit à paralyser son âme guerrière, celle-là même qui l’avait poussé à l’attaquer à l’aide de sa serpe tranchante comme un croc. L’inévitable s’était produit, et par son funeste geste de défense, le sorcier avait définitivement fracturé son âme et abîmé son enveloppe dans la lutte.

À présent, alors qu’il est étendu sur une branche, le dos posé tout contre le tronc millénaire gorgé de sève, Imani sent ses pouvoirs se retirer peu à peu, même ses peintures faciales ne parviennent plus à lui insuffler une quelconque vitalité. Chaque inspiration accroît la myriade de fissures qui coure sur son masque multicolore, miroir de celles qui fragilisent son cœur. Gagné par la torpeur, le chamane ferme les yeux et recrache dans le vide les feuilles de coca.

Grossière erreur.

Ploc. Une substance chaude et visqueuse percute le crâne d’un Raùl tendu comme un arc qui ne peut contenir un cri sous l’effet de la surprise. Aussitôt, ses collègues affairés non loin s’interrompent et se précipitent vers lui, les outils aux poings et une foule de questions aux lèvres. Ils en sont pour leurs frais. Le regard plongé dans le feuillage dense qui le surplombe, Raùl demeure muet comme une carpe face à leurs sollicitations. Et pour cause, il ne s’attendait pas du tout à un tel spectacle. Assis sur une branche à environ trois mètres de sa tête, un vieillard lui fait presque face. Les couleurs qui bariolent son visage aux mille rides contrastent violemment avec le vert intense dans lequel il semble se prélasser. L’espace d’une seconde, Raùl comprend qu’il a là sûrement devant lui le meurtrier de l’homme qui gît à ses pieds. Il lui en faut une autre pour baisser la tête précipitamment, dans l’espoir que sa stupeur passe inaperçue. Peine perdue. Tels des chiens ayant débusqué le gibier, les autres lèvent le nez en l’air et, passé un premier instant de flottement, somment à grands cris l’Amérindien de descendre affronter les conséquences de ses actes. Les yeux mi-clos, ce dernier les contemple un long moment avant de s’exécuter, indifférent à leur colère qui enfle face à son mutisme. Le geste lent, calculé et économe, il entame son corps à corps avec l’écorce de l’Arbre. Malgré la blessure impressionnante qui meurtrit son flanc, la grâce et l’agilité qui émanent de sa personne ne font aucun doute. Là où les quatre citadins bataillent pour effectuer le moindre mouvement, le fragile vieillard nage ici dans son élément. Intime avec les feuilles, intime avec le tronc, intime avec l’air ambiant, il mène la danse d’un pas de maître rythmé par le tintement de ses multiples colliers perlés.

Enfin, ses pieds flétris foulent le sol, délicats. Raùl retient son souffle. La bombe de rage explose à sa droite et balaie l’ancien. Grands gestes menaçants, bousculades, aucun des trois hommes ne lui laisse le loisir de s’expliquer. Raùl proteste malgré lui mais c’est peine perdue. Indécis, il voit le vieil homme grimacer sous la douleur mêlée de crainte à mesure que les coups pleuvent sur lui. Il le voit se courber, l’échine saillante sous sa peau tannée. Puis trébucher. Tomber. Sous son masque de peintures diluées par les larmes, il l’entend protester, dire que c’était un accident, qu’il voulait juste se venger, que la honte devrait plutôt reposer sur leurs épaules à eux pour avoir osé massacrer sa famille. Mais Raùl est bien le seul à l’écouter. Les autres n’en ont que faire. Ils ont beau voir les lèvres du vieillard remuer, ils n’entendent pas ses paroles, ils ne voient pas sa peine. L’ivresse de la fureur les gagne, de plus en plus. Jusqu’à ce que le sang tache abondamment la peau mâte et l’herbe chatoyante. Un massacre ? Mais quel massacre, ils n’ont rien fait, eux ! Raùl ignore de quoi parle le vieillard exactement, mais ils ne peuvent pas être concernés, et encore moins Ronaldo ! Il tente de s’interposer mais se fait durement repousser et atterrit dos au sol, sonné. Au-dessus de lui, le feuillage vert se dédouble et tournoie un moment tandis que les cris de ses collègues lui parviennent à travers un mur de coton. Une tache bleu roi attire son attention parmi l’océan de jade. Avec un bec jaune et des serres noires. Qui le regarde. Raùl cligne des yeux. Oui oui, qui le regarde. Droit en lui.

Un vertige le saisit et c’est le black-out.

L’Arbre est silencieux. Mais pas les humains en contrebas. Aucun d’eux ne m’a vu me percher entre les feuilles, alors que je suis tout près cette fois, pas même le chamane. Ce n’est pas si surprenant. Je le perçois qui s’éteint petit à petit, son âme s’étiole et s’éloigne de notre monde. Bientôt, il passera dans l’autre et sa trace aura la même signature pour moi que celle des anciens enfouis sous la terre. Puisse-t-il être davantage en paix qu’eux. J’en doute. Il semble allongé sereinement, là, à quelques battements de moi, mais son tourment est immense et perdurera pendant des millénaires. Comment peut-il en être autrement lorsque l’on est brisé ? Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais il n’est plus digne de la forêt, je le sais, je le sens. Il a renié son essence. J’ose espérer que notre Arbre saura se montrer clément pour le tolérer en son sein une fois le trépas venu.

Le voilà qui descend vers ses prédateurs affamés. J’aimerais empêcher le cours des choses, j’aimerais lui venir en aide mais je ne peux, je ne dois rien faire. Le chamane a fait son choix et je ne crois pas qu’il apprécierait une intervention de ma part, sinon, il aurait déjà guéri sa blessure avec sa mixture. Alors je reste immobile, silencieux moi aussi. J’observe les blancs s’amasser autour de lui et le malmener. Je sens ses barrières s’effondrer malgré lui et ses souvenirs affluent en moi, portés par les vives émotions.

J’entrevois tout. Je comprends. Et je comble les blancs qu’il n’a pas su voir. Ces hommes-là n’y sont pour rien, moi seul le sais, j’ai passé mon temps avec eux, loin d’eux, proche d’eux. Les humains de ce groupe ne sont pas les tueurs. Mais lui, le chamane, en est un. De l’homme sans vie aux pieds des racines de l’Esprit. Lequel est sûrement meurtri en sa chair par tout ce sang versé sur ses terres de part et d’autre des camps qui s’affrontent. Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il ne dit plus un mot. Quelle pitié. Les derniers pans de notre monde s’écroulent bel et bien, là, maintenant. La nouvelle ère en recouvre les derniers morceaux mais quels guides nous laissera-t-elle si le chamane n’est plus et si l’Arbre ne daigne plus montrer signe de vie ? Je ne peux être le seul, ce n’est pas assez. Que pourrais-je faire, sans solutions à apporter, alors que des bouleversements sont en marche ? Les vrais coupables sont toujours en vie, impunis, et libres de revenir rôder parmi nous. Par leur méfait, ils ont obtenu ce qu’ils convoitaient depuis des années, les terres des peaux brunes sont désormais orphelines et tous pourront y couler le béton, même les innocents ici bas, en plus de tous les territoires vierges qu’ils souillaient déjà. Alors ? Que nous restera-t-il ensuite à nous, ceux faits de plumes, de poils et d’écailles ?

Sous mes yeux, le chamane tombe au sol et des phrases incompréhensibles se déversent de sa gueule. Dans la tornade des émotions qui se jouent en bas, je perçois quelque chose naître. Quelque chose de nouveau. Un élan, faible au premier abord, mais qui s’affirme vite. Je me concentre. Le malingre. Je me concentre un peu plus. De la pitié, en écho à la mienne. Encore un peu plus. La mort le guette, tapie dans son corps parasité. Encore… une enfant, petite, fragile, les poils de la couleur de mon bec. Une image, un souvenir. De sa tête. Serait-il possible d’attraper une pensée ? De communiquer ? Allez. Concentre-toi encore.

Massacre ?

L’homme vivant et mort à la fois se précipite vers l’ancien à terre. J’y vois un signe. Il est le seul parmi les autres à garder un semblant de raison. Le seul à réagir autrement. Il peut être le lien, la passerelle entre mon monde coloré et le sien, blafard. La voie, la voix. Le médiateur, l’équilibre à nouveau.

Les siens le repoussent, il tombe. Il doit vivre. Il doit survivre. Je trouverai un moyen de le convaincre de boire l’outre dédaignée par le chamane. L’univers le veut ainsi. La solution est là.


e.l.n.z. – E. Vauxhey

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