… I forget where we were.

Dans ma grrrrande politique de rattraper le temps perdu, il y a deux jours, je mettais en ligne sur ce même blog Spirit Bird. Aujourd’hui, je vous propose de lire une nouvelle rédigée lors du challenge 2016 des 24h de la nouvelle. On y trouve un bout de mes réflexions nées d’un aspect de ma vie professionnelle (non, ne cherchez pas, mon métier n’est pas représenté dans ce texte).

De même que Spirit Bird (et que Macadam Blues, qui sera publiée dans l’anthologie Dimension New York 3), cette nouvelle a été construite sur un support musical que j’affectionne particulièrement, support que voici :

Time is Dancing, Ben Howard

I forget where we were, Ben Howard

Et parce que j’adore la sensibilité et l’univers de ce chanteur, un petit bonus musical en live :

Under The Same Sun

Sur ce, je me tais et en avant le texte ! L’éditeur de WordPress ne me permettant pas de faire ce que je veux, je me permets une fantaisie de style pour distinguer les deux voix.

 

 

Le temps danse

J’ai oublié où nous (en) étions

L’estomac serré, je m’approche lentement des portes vitrées, laissant le vent frais jouer avec les quelques mèches qui s’échappent de mon chignon. Sur celle de droite, il y est inscrit en lettres rondes « Les Chênes Verts ». En dessous, une simple feuille A4 a été placardée là, à l’attention des visiteurs qui comme moi souhaitent rendre visite à leurs proches ou moins proches. Grossièrement, on peut la résumer par « amis étrangers à la résidence, prière de vous laver les mains avec le gel hydro alcoolique accroché au mur juste derrière les vitres, et veuillez-vous dispenser d’enter si vous présentez le moindre symptôme de grippe ». En d’autres circonstances, une telle prévenance m’aurait fait sourire. Si je ne me sentais pas coupable de n’être pas venue depuis des années en ces murs, et si je ne me déplaçais par une motivation morbide. Une partie de moi aurait vraiment préféré souffrir de fièvres et courbatures, mais je n’ai pas le choix. Il arrive un moment où il faut faire face au passé et à ses choix, ainsi qu’au présent.

Un pas encore et la résidence s’ouvre devant moi. Je m’avance, n’oublie pas de prendre une dose du précieux gel entre mes mains et m’engouffre d’un pas rapide dans le bâtiment. Deux choix s’offrent aussitôt à moi : couloir de gauche ou couloir de droite. Si mes souvenirs sont bons, je dois prendre celui de gauche, tomber sur le hall, le franchir dans son intégralité avant d’atteindre la bonne aile. Machinalement et tout en me frottant les mains, je tourne la tête en direction de l’accueil pour quêter un appui, mais il est désert. Tant pis pour moi, au pire, je demanderai mon chemin si jamais je vois que cela fait vraiment beaucoup trop longtemps que je ne suis pas revenue ici.

Couloir de gauche, donc. En avant. La première chose qui me frappe en pénétrant dans le hall est la horde de fauteuils roulants rassemblés les uns à côté des autres, et le silence qui les enveloppe, parfois entrecoupé de plaintes adressées au vide. Sur chacun de ces engins trône une personne âgée, l’oeil souvent hagard et la silhouette avachie. Certains me dévisagent sans afficher la moindre expression, d’autres semblent complètement immergés dans leur monde intérieur. Je tente tout de même un vague sourire et balbutie un « bonjour » à la cantonade, mais je crois bien que seules deux personnes sur la vingtaine me répondent, d’un geste de la tête ou d’une parole inaudible. Une vague de nervosité me submerge. Et dire que je ne suis même pas arrivée dans l’unité protégée. Malgré moi, je presse le pas, la main crispée sur la lanière de mon sac. J’ai toujours considéré les maisons de retraite comme des mouroirs, et voir tous ces gens amassés devant moi, qui n’ont d’autre choix que d’attendre la mort entre ces quatre murs sans jamais plus en sortir une fois entrés dedans, est presque au-dessus de mes forces. Et pourtant, le pire est encore à venir, je me dois d’être forte. Aujourd’hui et demain. Ensuite, je pourrai m’écrouler loin d’ici, dans les bras de mon mari et entourée de mes enfants. Toute cette semaine a été épouvantable.

Après un temps qui me paraît interminable, j’arrive aux lourdes portes de l’unité tant redoutée, non transparentes cette fois-ci. Aucune poignée de permet de les pousser, en réalité, seul un code ou un simple bouton poussoir peut en déclencher le mécanisme d’ouverture. Mes yeux fouillent les murs pendant quelques secondes avant de repérer un boitier, niché tout près de la porte. Sa couleur métallique jure tellement avec la peinture vert pâle décrépie qui orne l’ensemble du bâtiment qu’il est étonnant que je ne l’aie pas repéré plus tôt. Code, donc. Voyons voir s’il est inscrit sur le boitier en lui-même, ou à côté. Bingo. 1406. Je compose. Une fraction de seconde plus tard, les battants se mettent timidement en branle, ponctué par le ronronnement poussif du moteur qui actionne le tout. Décidément, c’est toute la résidence qui aurait bien besoin d’un coup de frais. Je ne sais pas combien Nathanael payait par mois pour la chambre de Geneviève, mais il est de notoriété publique que les maisons de retraite prennent assez cher… comment se fait-il que les locaux tombent peu à peu dans la désuétude avec le nombre de résidents qu’il y a ici ? Incompréhensible. Est-ce qu’elles sont toutes du même acabit ?

Mais je m’égare dans ces futilités, alors que la voie devant moi se libère. Un autre couloir s’offre à moi, toujours dans les tons pomme, mais plutôt granny. Je crois me rappeler que l’unité est organisée en forme de U et que la branche qui me fait face est celle de la gauche, encore. En vérité, ces derniers jours, alors que je devais gérer les préparatifs pour la cérémonie de Nath’, je me suis efforcée de récupérer des méandres de ma mémoire le moindre écho de mon unique venue ici, un souvenir que je m’étais efforcée d’occulter ensuite pendant presque cinq ans, par facilité. Tout ce qui pouvait me faciliter la tâche pour cette visite en pleine tempête administrative et émotionnelle était bon à prendre. Et, à ma grande surprise, cela n’avait pas été si difficile d’extraire ces choses enfouies. À croire qu’elles n’attendaient que de sortir.

Un bruit de frottement au sol me tire de mes réflexions. Je dois me méfier de mes pensées, inconsciemment, elles traduisent mon besoin de repousser le plus possible ce que j’ai à faire ici. Plus vite ce sera fait, et mieux cela vaudra. J’ai peur de ce que je vais trouver dans cette enclave protégée. J’ai peur de voir Geneviève, et ce qu’elle est devenue durant ces cinq années où je ne suis pas venue une seule fois la voir. J’ai peur de la confrontation à la réalité. Le souvenir d’aujourd’hui va me hanter pendant des mois, je le sens. Déjà la culpabilité me tord les boyaux, mais je n’ai qu’à m’en prendre à moi et à ma lâcheté. Mon seul « réconfort » est qu’elle n’a probablement pas souffert de mon absence, mais cela n’en est pas pour autant une excuse valable.

Le frottement s’intensifie au-delà des portes ouvertes, je reconnais là la démarche d’une personne qui traîne sacrément les pieds au sol. Plus de temps à perdre, il faut que je rentre, il ne s’agirait pas que quelqu’un s’échappe par ma faute, en plus ! Je m’engouffre dans l’unité et pars sur la droite, en direction du bruit. Dans mon dos, j’entends les portes se refermer une fois mon passage détecté, dans le même vrombissement assourdi. Je n’ai que le temps de faire deux-trois mètres avant de tomber nez à nez avec un homme, l’allure débraillée qui marche dans ma direction, le pas petit et le dos voûté. Voici donc le papy que j’entendais marcher. Son équilibre semble si précaire, je m’attends à le voir tomber d’une seconde à l’autre, emporté malgré lui par son élan cahin-caha mais, curieusement, pas une seule fois il ne vacille. Sans doute est-il habitué depuis des années à marcher ainsi, davantage mû par un réflexe que par une réelle commande. Lui non plus ne semble pas me voir, il a les yeux aussi vides que ceux d’un poisson mort. Je préfère ne pas savoir depuis combien de minutes ou d’heures il arpente le U ainsi depuis que les soignantes l’ont habillé. Malgré tout, je lui adresse un signe de tête avant de reporter mon regard un peu plus loin. Déjà je peux apercevoir la dizaine d’autres résidents, assis sur des chaises ou dans leurs fauteuils, réunis autour de la télé murale qui crache faiblement la voix matinale de Sophie Davant. La plupart me tournent le dos, mais je remarque qu’il y a des cheveux encore colorés, et des bras et jambes qui ne paraissent pas si fripés que ça, en tout cas de là où je me tiens. Serais-je capable de reconnaître Gene à son simple profil si elle se trouve parmi eux ? Je ne crois pas. Et je ne me vois pas me planter là, à côté d’eux, et étudier les visages un par un pendant qu’ils regardent leur programme. Je vais plutôt directement demander au personnel de service. Mais où est ce fameux personnel de service ? J’ai beau tourner la tête de tous côtés, je ne vois personne en tenue blanche. Les résidents semblent livrés à eux-mêmes, bien que très calmes. Je m’avance à pas de loup, afin d’avoir une vue sur l’intégralité de la pièce principale et découvre un espace clos qui m’avait échappé et dont je ne me rappelais absolument pas : la salle à manger. Par-delà les vitres, j’aperçois une jeune femme menue, blouse blanche et manches roses s’activer à ranger bol et verres derrière un comptoir. Voilà mon espoir.

Je me faufile derrière les fauteuils et chaises, prenant soin de faire le moins de bruit possible afin de ne pas attirer l’attention sur moi, puis ouvre une des deux portes qui donne accès à la salle. La jeune femme se tourne immédiatement vers moi et me décoche un sourire tout en continuant à s’activer.

— Oui, bonjour, vous cherchez quelqu’un ?

— Bonjour… oui… je cherche Madame Martin, en fait. Je viens lui annoncer un décès. J’ai prévenu le directeur hier que je passerai et que demain je l’emmènerai en sortie pour… la cérémonie… je ne sais pas si vous êtes au courant ?

— Ah, oui, oui, bien sûr… on nous a prévenues, ne vous inquiétez pas. Demain je serai également là avec deux autres de mes collègues, pour quelle heure viendriez-vous la chercher ?

— Dans les mêmes eaux qu’ici, je pense, vers onze heures. Je la ramènerai vers dix-sept heures si cela vous convient pour le repas du soir ou le coucher ensuite…

— Très bien, ça ira très bien. Madame Martin se trouve dans le patio, elle a été assez agitée ce matin alors nous avons dû la mettre un petit peu à l’écart… elle s’emportait avec tout le monde, cela perturbait les autres résidents, ça arrive quelquefois pour chacun d’entre eux…

Je me rends bien compte à son regard et à l’intonation de sa voix que sa gêne n’est pas feinte lorsqu’elle me raconte cela. Sans doute se demande-t-elle quel genre de personne de la famille je suis, moi qu’elle n’a jamais vue durant toutes ces années. Vais-je m’offusquer d’un tel traitement qui peut paraître inhumain pour qui ne connaît pas la maladie et les comportements qu’elle peut parfois entraîner ou vais-je comprendre que ces dames n’ont parfois pas le choix pour que cela ne vire pas au pugilat entre toutes ces personnes sujettes aux crises et enfermées dans un si petit espace vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Par chance pour cette jeune femme et par malchance pour moi, j’ai des souvenirs. D’avant. Avant que Nath’ ne prenne conscience qu’il ne pouvait plus tout endurer, avant que je ne parte à l’autre bout du pays.

— Ne craignez rien, je comprends, pas de souci. Mais si elle est plus calme, peut-être pourra-t-elle revenir ensuite avec les autres… enfin, je vous dis ça, mais je ne suis même pas sûre que ma visite ne va pas la perturber à nouveau.

— On verra bien ! Le patio se situe tout au bout du second couloir, celui qui forme la branche droite du U. Normalement, une de mes collègues est restée avec Mme Martin. Ça doit faire quoi… trente minutes peut-être qu’elles y sont ?

— Très bien, merci beaucoup ! Je ne vous embête pas plus longtemps alors, au revoir !

— De rien Madame, bon courage à vous pour demain.

Je lui gratifie un hochement de tête rapide avant de me retourner prestement vers la porte de la salle à manger et tombe à nouveau sur le papy déambulant qui me coupe la route sur le pas de la porte, sans même s’en apercevoir. Malgré moi, je ne peux retenir un sourire. Difficile de lui en vouloir, difficile de résister au comique de la situation, même grinçant. Aucun des résidents n’a bougé depuis tout à l’heure, ils sont comme hypnotisés par les images délivrées par la télé. Peut-être que cela a quelque chose de magique pour eux au point où ils en sont. Bref. Le patio. Gene. Nath’. La maladie.

Je ne sais pas où je suis. Je suis devant un mur vert. Assise. Si je baisse les yeux, je vois du métal qui encadre de part et d’autre mes cuisses et je sens que mes pieds reposent sur quelque chose. Mais quoi, je ne sais. Je ne sais pas ce que c’est. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas qui je suis. Je ne sais pas qui est cette femme, habillée de blanc et de rose, qui lit quelque chose. Qui je suis ? Où suis-je ?

Du bruit derrière moi. Familier. Mais quel est-il ? Il se rapproche. L’instinct me dit que quelque chose vient. Mais quoi ?

Je suis perdue.

Une femme passe devant moi. Prends quelque chose dans sa main et le porte jusqu’à côté de moi. S’assoie dessus, tout près, elle est à peine plus grande que moi maintenant. Elle me regarde et ses yeux sont étranges. Où suis-je ? Qui je suis ? Qui est-elle, que veut-elle ? Elle pue quelque chose qui ressemble à de la peur, dans ses yeux.

— Geneviève. Bonjour.

Je ne comprends pas.

— Geneviève, c’est Monica. Je suis là pour Nathanael. Nathanael est décédé.

Nathanael. Décédé. Aucun écho en moi. Je reste sans voix.

— Est-ce que tu comprends, Genevieve ? Est-ce que tu sais qui je suis ?

Je regarde ses yeux bleus perçants qui puent la peur. Ses cheveux attachés. Des mèches folles tombent le long de son visage. Une cicatrice au-dessus de sa lèvre. Un peu de rides. Inconnue. Tout comme moi. Cela commence à bien faire. Où suis-je ? Qui suis-je ? Pourquoi ? J’explose.

— Qui êtes-vous ?! Qu’est-ce que vous me voulez ?!

La femme recule sous mon cri. On dirait un animal qui se rétracte sous la peur. Elle pue la peur. Elle m’empoisonne avec sa peur.

— …

— Laissez-moi ! Foutez-moi la paix ! Dites-moi où je suis ! Faites-moi sortir !

La rage bouillonne. Je ne comprends pas. Je suis perdue. Je ne veux pas de cette peur. À droite, un bruit. Je tourne la tête. Une femme en blanc et rose. Je ne l’avais pas vue avant. Qui est-elle ? Elle pose quelque chose en papier et se lève.

— Madame…

— J’ai presque fini, je m’en vais après, je ne reviendrais que demain. Geneviève, Nathanael est décédé. Demain aura lieu la cérémonie, je vais t’y emmener.

Nathanael ? Qui c’est celui-là ? OÙ JE SUIS ? POURQUOI IL N’Y A QUE DES GENS QUE JE NE CONNAIS PAS AUTOUR DE MOI ?

— Est-ce qu’il y a une possibilité éventuellement pour que demain elle soit plus calme ? Avec les médicaments ou quoi… est-ce que l’on peut voir avec le médecin, exceptionnellement… sinon je ne sais pas comment je vais faire… la cérémonie, le trajet…

Yeux bleus et mèches pue la peur et la tristesse, maintenant. Mais je veux crier, hurler. Elle m’a transmis sa peur.

— Je comprends, je vais voir avec lui, d’accord ? En attendant maintenant ce serait mieux de partir, Madame… elle a déjà beaucoup de mal à se tenir tranquille aujourd’hui, on ne voudrait pas la laisser toute la journée à l’écart des autres. Elle venait de se calmer depuis dix minutes seulement… ce n’est pas de votre faute, mais je crois qu’elle ne sera pas capable de vous écouter.

— Oui, oui, je comprends bien… ce n’était peut-être pas une bonne idée de toute façon. Je ne savais pas qu’elle en était à ce stade de la maladie. J’aurais pu tout aussi bien ne venir que demain pour l’amener directement à la cérémonie vu qu’apparemment elle ne se souviendra pas que je l’aie prévenue…

La blanche et rose grimace. Pourquoi on m’ignore, bordel ?!

— En effet… mais ça partait d’une bonne intention…

— Oui. Bon, il est inutile que je m’attarde, vous avez raison. Dites-moi simplement où se trouve sa chambre s’il vous plaît, je lui ai ramené quelque chose pour la décorer un peu.

— Elle dort dans la numéro 18, dans l’autre couloir.

— Merci.

Mèches et yeux bleus se lève en quatrième vitesse et disparaît hors de ma vue sans un mot. Mur vert devant mes yeux. Blanc et rose s’éloigne et va s’asseoir.

Où je suis ? Qui je suis ? POURQUOI JE SUIS LÀ ?

J’avance dans un couloir, mais je ne sais pas comment. Je baisse les yeux. Mes cuisses sont encadrées par du métal de chaque côté. Mes pieds reposent sur quelque chose. Mais pas le sol. Le sol bouge et pas mes pieds. Du bruit derrière moi. De temps en temps, une voix. Inconnue. Qui me suis à la trace. Je franchis le pas d’une porte, la cage dans laquelle je suis tressaute. Fini la lumière qui descend du plafond. Semi-obscurité ici. Je vois par la fenêtre que la nuit tombe. Mais je ne reconnais pas la pièce. Il y a un lit. Une table, une télé éteinte. C’est une chambre. Mais une chambre inconnue. Je suis fatiguée. Je. Mais qui c’est, je ?

Je tourne dans la pièce, et pourtant, je ne fais rien dans mon carcan. Nouveau pas de porte. Lumière du plafond qui s’allume. Sol différent, carrelé. Toilettes, lavabo, truc pour la douche. Salle de bain.

Une femme en blanc et rose apparaît devant mes yeux, me demande de me lever et m’aide. M’ôte mes vêtements un par un. Me fait enfiler un genre de robe. Je ne sais pas qui c’est, mais je me laisse faire sans vraiment écouter ce qu’elle me raconte. Fatigue. Fatigue. Fatigue. Elle me pousse à m’asseoir. Du fer autour de mes cuisses. Je bouge sans bouger. Pas de porte. Pièce avec un lit. Lumière du plafond. Photo sur la table. Une adolescente, les yeux bleus et une cicatrice au-dessus des lèvres. Quelque chose émerge en moi. Des images se superposent à la pièce. J’entends un rire, le bruit des vagues. Je vois la jeune fille courir sur du sable, devant une mer calme, débordante de vie. Je la vois venir vers moi et me dire « mère, Geneviève, est-ce que je peux aller dans l’eau ? Elle ne doit pas être si froide… » et puis on me pousse vers le lit et tout ça disparaît. Qui suis-je ? Geneviève.

*

Fer autour de mes cuisses et pieds sur quelque chose. Soleil dans le ciel, des plantes, des fleurs, tout est si joli. Si vivant. Si coloré. Sauf le tas d’inconnus non loin de moi, tous vêtus de noir. Les visages sont graves, ça pue la tristesse, ça pue la mort. J’observe, les yeux dans le vide. Je ne comprends pas pourquoi je suis ici. Je ne sais même pas qui je suis. Je ne sais pas ce qu’on attend de moi, alors je me tais. Je regarde sans être là, ce n’est pas si difficile, je me sens toute molle, à moitié vaseuse, à moitié ici et ailleurs, de toute façon. Je voudrais dormir.

— Si tout le monde est prêt, nous allons procéder à la dispersion…

Personne ne répond. L’inconnu parmi les inconnus renverse alors la boite qu’il tient dans la main et une poussière sombre en sort. Elle se disperse dans les airs à mesure qu’il avance sur l’herbe, lentement. Ça s’agite un peu parmi les autres. Mais qui sont-ils ? Et à quoi rime tout cela ? Qui suis-je ? Pourquoi je suis là avec tous ces gens ? Je voudrais tellement dormir… je me sens triste. Ils me rendent triste.

La poussière vole, vole, vole encore jusqu’à ce que tout soit dans les airs et sur l’herbe. Puis une femme aux cheveux attachés s’approche de l’inconnu et celui-ci s’empare d’une plaque, noire. Des écritures, en lettres dorées :

« Nathanael Martin

1936-2016 »

Je n’ai pas la moindre idée de ce que cela veut dire, cela ne m’évoque rien. La femme et l’homme à la boite discutent encore à voix basse. Finalement ce dernier plante la plaque dans l’herbe, à côté d’une autre, semblable en tout point en dehors des écritures qui l’ornent. En y regardant bien, il y a pas mal d’endroits où de pareilles plaques ont poussé entre les fleurs et les plantes. Mon regard s’attarde sur les parterres. Tout au fond de moi, je sais qu’il fut un temps où j’ai vécu avec des espaces similaires autour de moi. Je le sens. Un instant, des images d’un autre jardin luxuriant se superposent à celui-ci et je me suis transportée ailleurs. Dans le passé, j’en suis sûre. L’instinct. Je me laisse glisser là-dedans je ne sais combien de temps jusqu’à ce qu’une voix me tire de ma rêverie. Une femme aux cheveux attachés et aux yeux bleus dépose un cadre près d’une plaque noire plantée dans l’herbe, sous les yeux de parfaits inconnus tous vêtus de noir, tout en parlant avec un homme tenant une boite. Sur la plaque, je lis :

« Nathanael Martin

1936-2016 »

Comme cela ne me renseigne en rien sur moi, ma présence ici ainsi que celle de ces gens, je détourne le regard vers le cadre, en quête d’information. La photo d’un homme dans la force de l’âge y figure. Une myriade d’émotions me submerge malgré la fatigue cotonneuse dans laquelle je suis toujours plongée. Ses traits. Ses traits prennent vie sous mes yeux. Le jardin et les plantes s’effacent soudainement devant moi et je vois cet homme dans une multitude de scènes. Tout son être semble envahir ma tête. Je le vois dans un lit, et je suis dedans aussi. Je le vois tenant un bébé dans ses bras, mangeant à table, riant. Se promenant à côté de moi et d’une fillette aux yeux bleus. Complices. Je le vois déballer un paquet cadeau que je lui ai tendu et découvrir un bracelet sur lequel il y ait gravé « Pour Nathanael, avec tout mon amour ». Nathanael. Comme sur la plaque. Nathanael.

*

Je suis assise quelque part, je ne sais où. En face de moi, il y a un mur, vert vif. Et sur le mur, une télévision dans laquelle des gens parlent. Je les regarde, les écoute et aime ça. Grâce à la télé, j’évite de penser au fait que je ne sais pas ce que je fais ici, ni pourquoi je suis là, ni qui je suis. Ni qui sont tous ces gens assis autour de moi et qui regardent eux aussi les images. La télé aspire mes angoisses et mes questions sans réponses. Soudain, un mouvement à ma droite. Je tourne la tête. Une femme, les cheveux attachés et les yeux bleus se penche vers moi. Près. Trop près.

— Geneviève, je suis passée te dire au revoir, je dois rentrer chez moi. Mais je reviendrai, promis. Cette fois-ci, je ne resterai pas aussi longtemps sans venir te voir, même si cela fait loin.

Je ne sais pas qui est cette femme, ni ce qu’elle me veut. Je ne la connais pas. Qu’elle parte, qu’elle parte et me laisse tranquille !

— Je t’ai laissé une photo dans ta chambre, sur la table, à côté de la télé, pour décorer avant hier. J’ai vu que tu n’avais rien d’autre pour personnaliser la pièce un peu… je tâcherai de t’en apporter d’autres, promis aussi.

Avant-hier ? Qu’est-ce que cela signifie ? Ça n’a pas de sens, je ne sais pas ce que c’est « avant-hier ». La femme s’approche encore et me prend la main. Je remarque qu’une cicatrice court au-dessus de ses lèvres. Je me rétracte sur moi-même. Cette femme est trop près de moi. Et je ne comprends rien à ce qu’elle raconte.

— Pardon Geneviève…


e.l.n.z. – E. Vauxhey

N.B : J’ai choisi ici de présenter deux regards, deux voix dont l’une se sent coupable et… contient une part de phobie (au sens « peur »). C’est un choix délibéré et assumé de ma part car l’histoire s’est imposée ainsi et il n’est pas rare de retrouver la peur de la maladie/du handicap chez les gens, mais il est important de tout de même prendre conscience que, dans un contexte de placement en maison de retraite (avec éventuellement de maladie, ce qui est le cas ici), toute personne fait généralement de son mieux, comme elle le peut, en fonction de ce qu’elle peut gérer et/ou endurer (et plein  de facteurs entrent en compte). Aussi bien la famille, que le personnel qui est la plupart du temps (mais pas toujours, certes) de bonne volonté mais fait avec les (trop) faibles moyens du bord et d’effectif, ce qui conduit souvent tout de même en dehors de la bonne volonté, à des dérives.

Pour finir, je termine ce billet avec un dessin :

Le Plan Alzheimer selon Sarkozy, par Olivero

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